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vendredi, 15 décembre 2006

L'intranquillité

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1 décembre 1931


L’art Consiste à faire éprouver aux autres ce que flous éprouvons, à les libérer d’eux-mêmes, en leur proposant notre personnalité comme libération particulière. L’impression que j’éprouve, dans sa substance véritable qui me fait l’éprouver, est absolument incommunicable et plus je l’éprouve profondément, plus elle est incommunicable. Pour que
je puisse, par conséquent, transmettre ce que je ressens à quelqu’un d’autre, il me faut traduire mes sentiments dans son langage à lui, autrement dit, exprimer les choses que je ressens de telle façon qu’en les lisant, il éprouve exactement ce que j’ai éprouvé. Et comme ce quelqu’un d’autre, par hypothèse de l’art, n’est pas telle ou telle personne, mais tout le monde, c’est-à-dire cette personne qui appartient en commun à toutes les personnes, ce que je dois faire, en fin de compte, c’est convertir mes sentiments propres en un sentiment humain typique, même si,
ce faisant, je pervertis la nature véritable de ce que j’ai éprouvé. Les choses abstraites sont toujours difficiles à saisir, car il leur est toujours difficile de capter l’attention du lecteur. J’en donnerai unexemple simple, par lequel je vais concrétiser les abstractions qui précèdent. Supposons que, pour un motif quelconque (la fatigue de faire des comptes, ou l’ennui de n’avoir rien à faire), je sente tomber sur moi un vague dégoût de la vie, une anxiété née au fond de moi, qui me trouble et m’angoisse. Si je traduis cette émotion par des phrases qui la serrent de près, plus je la serre de près, plus je la donne comme m’appartenant en propre, et moins, par conséquent, je la communique
aux autres. Et si on ne parvient pas à la transmettre à d’autres, il est plus facile et plus sensé de l’éprouver sans la décrire. Supposons, cependant, que je veuille la communiquer à autrui, c’est-à-dire, à partir de cette émotion, faire de l’art — car l’art consiste à communiquer aux autres notre identité profonde avec eux, identité sans laquelle il n’y a ni moyen de communiquer, ni besoin de le faire. Je cherche alors, parmi les émotions humaines, celle qui, de type banal,
présente le ton, le genre, la forme de l’émotion où je me trouve en ce moment, pour les raisons inhumaines et toutes personnelles que je suis un aide-comptable fatigué, ou un Lisboète qui s’ennuie. Et je constate que le genre d’émotion banale qui produit, dans les âmes banales, la même émotion que la mienne, c’est la nostalgie de l’enfance perdue.

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