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samedi, 27 janvier 2007

L'écolo-littérature

L'écolo-littérature est la nouvelle mode de cette année 2007: alors que Jean-Christophe Rufin publie Le Parfum d'Adam, un thriller où des terroristes veulent contaminer la planète, paraît la seconde aventure de l'hilarant Gang de la clef à molette, imaginé par Edward Abbey.


par Jérôme Dupuis


L'écologie envahit tout. Même la littérature. On avait déjà la version vue du ciel - Yann Arthus-Bertrand, la version «Retenez-moi-ou-je-fais-un-malheur!» - Nicolas Hulot - et la version épouvante hollywoodienne - Al Gore. Ne manquait plus que le roman écolo. Jean-Christophe Rufin arrive à point nommé avec son Parfum d'Adam, un pavé de plus de 500 pages aux allures de thriller global à l'anglo-saxonne (jusqu'à la couverture en léger relief). Un polar planétaire où la guerre bactériologique remplacerait la guerre froide.

On ne sait plus où donner de la tête. A partir d'une petite fiole rouge dérobée dans un laboratoire de Wroclaw, en Pologne, le Prix Goncourt 2001 (Rouge Brésil) nous emmène de Londres au Cap-Vert, du désert du Colorado aux favelas de Rio, en passant par Turin et Johannesburg. La trame générale? Une bande de dangereux écolo-terroristes, baptisée les «Nouveaux Prédateurs», a décidé de répandre le virus du choléra, pour éliminer des millions de pauvres accusés de saccager notre bonne vieille terre. Les personnages: une jeune militante intrépide, un gourou sadique, un médecin rattrapé par son passé d'espion et une Américaine sexy. Le livre à thèse affleure parfois de façon encombrante sous le roman d'espionnage et le tout est un brin longuet.

Pourtant, les écolo-terroristes de Rufin ont des lettres. «Leur bible, c'est un livre écrit par une espèce de prophète du désert qui s'appelle Edward Abbey», fait remarquer l'un des espions du Parfum d'Adam. Hasard du calendrier, sort justement ces jours-ci en France, de ce fameux Abbey, Le Retour du Gang de la clef à molette, hilarante épopée contant les tribulations d'une poignée d'activistes écolos qui manient joyeusement l'explosif dans le désert de l'Utah. L'exergue donne immédiatement le ton: «Quiconque prendra ce livre au sérieux sera immédiatement abattu. Quiconque ne le prendra pas au sérieux sera enterré vivant par un bulldozer Mitsubishi.» Ce volume fait suite au Gang de la clef à molette, paru l'an dernier, livre culte vendu à plus de 2 millions d'exemplaires aux Etats-Unis, adulé par Jim Harrison, Thomas McGuane et Rick Bass et sélectionné parmi les 100 chefs-d'œuvre du xxe siècle par l'éditeur anglais Penguin, en 2004.

Découvert par un fou de désert
Pourtant, c'est un petit miracle si l'œuvre d'Eward Abbey a traversé l'Atlantique jusqu'à nous. On le doit à un... retraité d'EDF, Pierre Guillaumin. Un jour, ce fou de désert découvre par hasard un exemplaire abandonné de The Monkey Wrench Gang dans une cabane perdue de l'Utah. Il décide de le traduire tout seul dans son coin. «J'ai rencontré Abbey à Tucson en 1988, six mois avant sa mort, se souvient-il. On devinait un grand bouillonnement intérieur derrière le calme de ce géant barbu. Quand il m'a étreint dans ses bras au moment du départ, j'ai ressenti quelque chose de très fort.» Guillaumin convainc Stock de publier le roman en France en 1997. Mais le titre mièvre retenu - Ne meurs pas, ô mon désert - la couverture rose kitschissime et une parution en plein mois de juillet en font un flop retentissant. Exit le Gang.

Jusqu'à ce qu'Oliver Gallmeister, un jeune éditeur parisien, décide l'an dernier de lancer une collection consacrée au nature writing. «Je tenais à ce que mon premier titre soit Le Gang de la clef à molette, car je le considère comme un chef-d'œuvre», raconte-t-il. Il garde l'excellente traduction de Guillaumin, mais reprend le titre original et soigne la maquette. Succès, retirage et aujourd'hui, donc, Retour du Gang.

Ecologiquement incorrect
On connaît encore mal Abbey, alias «Cactus Ed», chez nous. Ce «ranger» bougon de l'Utah, seize parcs nationaux et cinq épouses au compteur, a toujours vécu à la marge. Après des études de philo, il a la chance de voir son deuxième roman, The Brave Cow-Boy, adapté par Hollywood avec Kirk Douglas dès 1956. Mais c'est douze ans plus tard, avec Désert solitaire (Payot), chant d'amour contemplatif au pays des canyons, que l'anarchiste est enfin reconnu comme écrivain. Le Gang de la clef à molette va en faire une star: le mouvement écologiste radical Earth First! naît dans la foulée, le dessinateur underground Crumb l'illustre et Robert Redford chevauche des semaines avec lui sur la trace de hors-la-loi au Wyoming.

C'est peu de dire qu'Abbey est écologiquement incorrect. «Sauver le monde n'est qu'un passe-temps», avoue son héros, George Washington Hayduke, un ancien du Vietnam. Son gang - un mormon polygame, un chirurgien chauve et sa très pulpeuse maîtresse - dynamite joyeusement tout le prêchi-prêcha habituel. On est loin, très loin, de Dominique Voynet. Ici, les filles portent des shorts en jean élimé «éhontément courts» et les hommes éclusent des bières Schlitz à la chaîne. Ce qui ne les empêche pas, en remplissant nuitamment de sable un réservoir de pelleteuse Caterpillar par-ci ou en déboulonnant un bulldozer par-là, de mettre en échec l'avancée de la civilisation industrielle dans l'Ouest américain. Ces deux volumes du Gang de la clef à molette sont des road-movies déjantés, parfois teintés d'une douce mélancolie, portés par un style d'une rare virtuosité. Le contemplatif Thoreau pour l'ode à la nature, le «gonzo» Hunter S. Thomson pour la folie et Russ Meyer pour la libido débridée.

Cactus Ed allume pêle-mêle le gouvernement, les Indiens et même les militants écolos - hilarante parodie de sit-in pacifiste qui part en vrille dans Le Retour du Gang. «S'il y a quelqu'un ici présent que je n'aie pas encore insulté, je lui présente mes excuses», avait-il coutume de grommeler. On le sait depuis Gide: c'est avec de mauvais sentiments qu'on fait de la bonne littérature. Surtout avec une clef à molette.

 

Article publié sur L'express Livres

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