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vendredi, 04 mai 2007

Festin de mensonges


medium_festin_de_mensonges.jpgPar la magie de la fiction, l'écrivain algérien traque les travers de la société musulmane. Il s'attache aujourd'hui aux pas d'un adolescent de l'Ouest oranais.

Découvrir Amin Zaoui en 2007 procure des remords. Notamment celui de ne pas l'avoir lu plus tôt, lorsqu'il était publié par le courageux et compétent directeur éditorial du Serpent à plumes, Pierre Astier. Ainsi va la vie littéraire. Raison de plus pour témoigner, aujourd'hui, de l'émouvant talent de cet écrivain algérien, par ailleurs directeur de la Bibliothèque nationale d'Algérie.


La cinquantaine élégante, Amin Zaoui est de passage à Paris. Une ville qu'il connaît bien pour y avoir séjourné, naviguant entre les universités de Paris VIII et de Caen, quatre années durant. C'était en 1995. Inquiété et censuré pour ses écrits - il a échappé de justesse à un attentat à la voiture piégée en 1992 - l'essayiste enseignant répond alors à l'invitation du Parlement international des écrivains et se réfugie en France avec sa famille. L'exil... Rien de tel pour l'écriture. Deux récits, Sommeil du mimosa, porté à l'écran sous le titre Le Thé d'Ania, suivi de Sonate des loups, naissent sous la plume de l'expatrié. Dans ces romans métaphoriques situés à Oran, les principaux protagonistes, un croque-mort et un écrivain, plongent dans le chaos mortifère de l'Algérie fantôme des années 1990.

Amin Zaoui a trouvé son tempo. Ecrivant indifféremment en arabe ou en français - «C'est ma main qui décide d'aller de droite à gauche ou de gauche à droite» - l'auteur décline sa verve au service des siens et des mots. La folie des extrémistes, la pesanteur des tabous, l'hypocrisie des traditionalistes, la soumission des femmes...

De romans en essais, cet iconoclaste professeur de littérature comparée - il a animé avec Hélène Cixous un séminaire sur «la culture du lit» à partir des Mille et Une Nuits - traque les travers de la société musulmane. Une dénonciation tout en finesse, mêlant fiction et réalité, prose et poésie, dans un style incantatoire empreint de sensualité.

En 2002, nommé à la tête de la plus importante bibliothèque du bassin méditerranéen (2 millions d'ouvrages, 91 000 adhérents, 12 bibliobus à travers le désert algérien), il délaisse sa chère Oran - «une ville de créateurs, accueillante, généreuse, fière» - pour Alger. C'est là qu'il écrit ce dernier roman, Festin de mensonges, qualifié d' «époustouflant» par Rachid Boudjedra, au terme d'une longue critique dithyrambique publiée dans El Watan. Amin Zaoui y relate les années de formation de Koussalaï, son jeune héros, surnommé Nems (sobriquet signifiant «la Fouine» en français). L'action se déroule dans les années 1960. Plus précisément, du 19 juin 1965, jour du putsch de Houari Boumediene contre Ben Bella, à la guerre des Six-Jours, en juin 1967, deux dates clefs, selon l'auteur, annonciatrices de haine et de mort.

Un auteur longtemps censuré
La politique, donc, mais aussi l'amour et la littérature: l'apprentissage - précoce - de Nems est complet. Tout à la fois angélique et diabolique, l'adolescent dénote dans son douar conventionnel de l'Ouest oranais. Il mange - sacrilège! - de la main gauche, à l'instar des roumis et des juifs, dévore les livres des Occidentaux (Bataille, Baudelaire, Flaubert, Henry Miller), déteste les militaires et se fait déniaiser par la belle Louloua, sa tante, sœur jumelle de sa mère tant aimée. Ses amours avec Louloua - qu'il honore tout en récitant le Coran - et son penchant pour les femmes mûres - elles l'attirent toutes dans leurs bras - le condamnent «à vivre dans l'illicite, la malédiction». Mais n'est-ce pas là une juste réponse à «l'hypocrisie du village, où les hommes se livrent à la fornication et les femmes aux tromperies»?

Longtemps, Amin Zaoui a été censuré. Ses premiers romans en arabe, Le Hennissement du corps ou encore Le Huitième Ciel, ont été retirés des librairies, notamment à Damas. Il ne serait pas étonnant que celui-là, tout aussi cru et dérangeant, connaisse un sort identique.

Marianne Payot, sur livres.lexpress

 

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