Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

samedi, 12 mai 2007

M. de Coëtquidan

Il se réveillait à neuf heures, et restait au lit jusqu'à dix heures et demie, lisant, tripotant les chats, et se farfouillant dans le nez. A onze heures, il faisait un tour dans le quartier jusqu'à l'heure du déjeuner, et alors rentrait. Après le déjeuner, il lisait un peu, puis se promenait dans Paris de trois à sept, bouquinant chez les revendeurs, et allant de café en café,. Jamais il ne prenait un repas au restaurant, malgré l'envie qu'il en avait parfois, parc eque sa pension était payée à la maison. Jamais il ne fit un voyage de huit jours. Jamais il ne sortait le soir, et jamais n'était invité. Par sauvagerie et horreur de se contraindre, il avait quitté le monde, n'avait plus été voir les gens qu'aux heures où il savait ne les trouver pas ; ensuite, comme il arrive, le monde le quitta, et tandis qu'au début il n'y allait pas par fantaisie d'humeur, un temps vont où s'ajouta cette raison, qu'il craignait d'y être humilié.


Sa conversatioon était un tissu d'insanités. Toutefois - et cela est grave,- pour quatre ou cinq insanités qu'il disait, il y avait un jugement frappant de justesse. Prenant presque toujours le contrepied de l'opinion commune, comme elle divague tant et plus, il était fatal que de temps en temps il rencontrât par hasard une vérité, qu'un autre qu'un "original" eût manquée. Il avait une sorte de génie pour s'habiller de d'une façon impossible, mais il s'en rendait compte, et y persistait par goût du sordide ; dans les mariages et les enterrements de sa famille, il restait près du banc des pauvres, disant que, "avec sa dégaine, oin n'aurait pas voulu de lui comme ouvreur de portières". La pauvre vie de Léon Coantré - régiment, bonniches, agrandisseurs, créanciers, jungle de Châtenay-sous-Bois - est une véritable geste romanesque et épique, comparée à la vie de M. de Coëtquidan, où rien ne se passa jamais. Durant quarante ans, M. de Coëtquidan se leva à dix heures et demie, tripota les chats, lut les journaux, et approfondit la technique du vermouth, au cours d'innombrables méditations chez Scossa, Perroncel et Weber. Sa disposition ordinaire était celle que nous éprouvons, au bureau de poste, quand nous attendons notre tour, et qu'il y a avant nous un galapiat qui apporte de chez son patron une dizaine de paquets à recommander ; cette disposition était la fureur, et la démangeaison d'insulter."

 

Henry de Montherlant, Les célibataires

Les commentaires sont fermés.