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dimanche, 15 juillet 2007

La vieille fille

A la demande de Mathilde (oui, encore elle, pour les récriminations, z'avez mon mail) et parce que j'aime beaucoup aussi, cette semaine, j'ai le plaisir de vous faire (re)découvrir un grand auteur, indémodable et pas ringard du tout ("wo zyva j'te di k'l'est trop chelou ce keum"). Alors Balzac, c'est la Comédie Humaine, c'est-à-dire des tas et des tas de portraits de gens, des pauvres, des riches, des gentils, des méchants.. Il tranche dans le vif, une coupe transversale de la société de l'époque.. Un précurseur, je ne sais pas.. Un réaliste, ça, oui ! Et perspicace aussi. La Fontaine transposait les caractères de l'être humain sur les animaux, Balzac lui, a réuni des humains-type dans une (basse-)cour.

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"Mademoiselle Cormon ne trouvait cependant point dans sa personne l'auxiliaire obligé de ses désirs. Elle n'avait d'autre beauté que celle-ci improprement nommée la beauté du diable , et qui consiste dans une grosse fraîcheur de jeunesse que, théologalement parlant, le diable ne saurait avoir, à moins qu'il ne faille expliquer cette expression par la constante envie qu'il a de se rafraîchir. Les pieds de l'héritière étaient larges et plats. Sa jambe, qu'elle laissait souvent voir par la manière dont, sans y entendre malice, elle relevait sa robe quand il avait plu et qu'elle sortait de chez elle ou de Saint-Léonard, ne pouvait être prise pour la jambe d'une femme ; c'était une jambe nerveuse, à petit mollet saillant et dru, comme celui d'un matelot. Sa bonne grosse taille, son embonpoint de nourrice, ses bras forts et potelés, ses mains rouges, tout en elle s'harmoniait aux formes bombées, à la grasse blancheur des beautés normandes. Ses yeux d'une couleur indécise arrivaient à fleur de tête et donnaient à son visage, dont les contours arrondis n'avaient aucune noblesse, un air d'étonnement et de simplicité moutonnière qui seyait d'ailleurs à son état de vieille fille : si elle n'avait pas été innocente, elle eût semblé l'être.


Son nez aquilin contrastait avec la petitesse de son front, car il est rare que cette forme de nez n'implique pas un beau front. Malgré de grosses lèvres rouges l'indice d'une grande bonté, ce front annonçait trop peu d'idées pour que le coeur fût dirigé par l'intelligence : elle devait être bienfaisante sans grâce. Or, l'on reproche sévèrement à la vertu ses défauts, tandis qu'on est plein d'indulgence pour les qualités du vice. Ses cheveux châtains, d'une longueur extraordinaire, prêtaient à sa figure cette beauté qui résulte de la force et de l'abondance, les deux caractères principaux de sa personne. Au temps de ses prétentions, elle affectait de mettre sa figure de trois quarts pour montrer une très-jolie oreille qui se détachait bien au milieu du blanc azuré de son col et de ses tempes, rehaussé par son énorme chevelure. Vue ainsi, en habit de bal, elle pouvait paraître belle. Ses formes protubérantes, sa taille, sa santé vigoureuse arrachaient aux officiers de l'Empire cette exclamation : " Quel beau brin de fille ! " Mais avec les années, l'embonpoint élaboré par une vie tranquille et sage, s'était insensiblement si mal réparti sur ce corps, qu'il en avait détruit les primitives proportions. En ce moment, aucun corset ne pouvait faire retrouver de hanches à la pauvre fille, qui semblait fondue d'une seule pièce. La jeune harmonie de son corsage n'existait plus, et son ampleur excessive faisait craindre qu'en se baissant elle ne fût emportée par ces masses supérieures ; mais la nature l'avait douée d'un contre-poids naturel qui rendait inutile la mensongère précaution d'une tournure . Chez elle tout était bien vrai. En se triplant, son menton avait diminué la longueur du col et gêné le port de la tête. Elle n'avait pas de rides, mais des plis ; et les plaisants prétendaient que, pour ne pas se couper, elle se mettait de la poudre aux articulations, ainsi qu'on en jette aux enfants. Cette grasse personne offrait à un jeune homme perdu de désirs, comme Athanase, la nature d'attraits qui devait le séduire. Les jeunes imaginations, essentiellement avides et courageuses, aiment à s'étendre sur ces belles nappes vives. C'était la perdrix dodue, alléchant le couteau du gourmet. Beaucoup d'élégants parisiens endettés se seraient très-bien résignés à faire exactement le bonheur de mademoiselle Cormon. Mais la pauvre fille avait déjà plus de quarante ans ! En ce moment, après avoir pendant longtemps combattu pour mettre dans sa vie les intérêts qui font toute la femme, et néanmoins forcée d'être fille, elle se fortifiait dans sa vertu par les pratiques religieuses les plus sévères. Elle avait eu recours à la religion, cette grande consolatrice des virginités ; son confesseur la dirigeait assez niaisement depuis trois ans dans la voie des macérations ; il lui recommandait l'usage de la discipline, qui, s'il faut en croire la médecine moderne, produit un effet contraire à celui qu'en attendait ce pauvre prêtre de qui les connaissances hygiéniques n'étaient pas très-étendues. Ces pratiques absurdes commençaient à répandre une teinte monastique sur le visage de mademoiselle Cormon, assez souvent au désespoir en voyant son teint blanc contracter des tons jaunes qui annonçaient la maturité. Le léger duvet dont sa lèvre supérieure était ornée vers les coins s'avisait de grandir et dessinait comme une fumée. Les tempes se miroitaient ! Enfin, la décroissance commençait. Il était authentique dans Alençon que le sang tourmentait mademoiselle Cormon" [...]

Commentaires

Merci pour cette re-découverte- Balzac comme tu le précises examine à la loupe ses compères de l'époque sans distinctions. Tranchant et réaliste comme tu le dis.
Bonne journée.

Écrit par : Ambroise | mardi, 17 juillet 2007

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