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vendredi, 23 novembre 2007

Monstre, va

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"Après ça, quel silence. Un silence d'après tout. le silence que je voulais. Maintenant j'en aurais peur. Il fallait s'y attendre. Silence est peu dire. On est le chef du temps. Combien dure l'énorme instant, l'énorme instant où tout est neuf ? Onne reconnaî pas ses mains, on ne reconnaît pas les murs, il n'y a plus de mots, on ne joue plus. C'était donc ça. C'était du sérieux. Voici le seul instant sérieux que je connaisse. J'aurais connu le sérieux, je ne l'aurais pas tuée. Qui sait, je l'ai tuée pour être sérieux. C'est bien de moi. Quelle erreur. Mais non, pas du tout, je la retuerais pour l'instant lui-même, énorme, je répète. Et surtout bien à moi."

Bien bien. Y a pas à tergiverser, le cadre est posé. Avec sur les bords pas mal de sang, quelques morceaux de cervelle, un peu de moelle. Juste de l'humain, rien que de l'humain. Pas du superficiel, mais du vrai, de l'organique. C'est pas le tout d'avoir un geste "malheureux", faut nettoyer les lieux maintenant, afin qu'ils s'imprègnent mieux de ce silence sacré. Non pas un silence de deuil. Non. Le silence mérité, afin que les pensées de l'auteur puissent vagabonder, galoper, s'entrechoquer, s'étaler, s'épanouir. C'est pas avec toutes ses chansons paillardes, ces airs ridicules qu'elle fredonnait de sa voix fausse et aigüe qu'il pouvait rentrer en lui-même. Il aime bien entrer en lui (il doit aimer y rester aussi, vu le pneu qui lui fait office de ventre). Là, enfin, il a toute la place nécessaire pour parler avec ses autres moi, ell n'est plus là pour interrompre ses réflexions du vacarme assourdissant de ses pantoufles glissant sur le sol. Oui, en plus, elle se traînait. Elle n'était qu'une traînée, dans l'espace, dans le temps. Elle soupirait, elle marmonnait, elle pleurait sur son sort. Il faut dire, un fils qui, à trente ans, ne voit pas l'intérêt de s'user le corps à travailler, qui compte l'user jusqu'au dernier sou, qui hurle à la simple vue d'une araignée,  y a de quoi soupirer.
Vu de l'extérieur, on est tenté de penser à une relation particulièrement trouble, ambigüe, voire tendancieuse. Du moins toujours sur la brèche. En se glissant à l'intérieur, en prenant place à l'autre bout de la table de la salle à manger, on compatirait presque avec ce fils brimé, depuis sa plus tendre enfance, obligé de vivre avec cette femme souffrant d'être sa mère, qui le lui fait savoir chaque jour que Dieu fait.
Cela dit, on commence à s'inquiéter sérieusement au fur et à mesure de la narration, glissant langoureusement dans la schizophrénie, sans pudeur, rythmée par la découpe du corps à même le sol, par le défilé des sachets plastiques (on ne réalise pas le nombre nécessaire pour un corps si petit et si frêle). Quelle idée aussi de le faire parler pendant cette délicate opération. C'est qu'il faut faire vite, avant la rigidité cadavérique. Lui qui vient de se débarrasser de sa mère, de son fardeau, le voilà avec plein de morceaux d'elle, projetée un peu partout sur les murs, ces murs censés accueillir son silence à lui. Vous n'avez pas honte ! Et voilà, il sera obligé de mettre les morceaux au congélateur, en attendant que la pluie cesse.
Ah, oui, c'est son silence, bien à lui, à lui seul, plus personne pour le contrarier, pour lui inculquer des chansons grivoises. Plus personne pour troubler ses pensées, ses réflexions, son observation de la nature humaine si pathétique. "Ensuite, enfant, j'allais marcher tout seul, me taire, en paix, en butte au monde. Il a toujours été trop là, le monde, pour mon goût. Toujours obstacle. Mes écarts, il les ont baptisé fugues, évidemment. Mais quelles forces avais-je accumulées, lorsque je me suis mis à réfléchir, lentement d'abord, sans relâche, et puis de plus en plus vite, vers 15 ans peut-être, je ne sais plus, car alors j'ai totu compris. Ou plutôt : j'ai compris que je pouvais tout comprendre, s'il fallait. Tout. Je ne parle pas de savoir, je parle de comprendre. Je ne dis pas la politique et l'atome, l'ordinateur et Vermeer, le cycle de l'azote et les mécanismes de l'inflation. Non. Je dis : tout. Le tout. Le tout de tout. Et je ne dis pas le pourquoi, pourquoi moi, pourquoi le monde, etc. Non. Je dis le comment. C'est idiot le pourquoi. Seul compte le comment. S'il fallait, je pourrais, à tout instant, l'expliquer, le comment. Oui. Je suis très intelligent. Ca,j'en suis sûr. Très."

De toute façon, il a fait ce que bon nombre d'enfants, comme lui, auraient dû faire. Ce que beaucoup d'enfants pensaient tout bas, une fois plus grands, de leurs parents.

Un style, un thème, qui font penser à Régis Jauffret, dans Asiles de fous. Folie ordinaire, posychopathe grassouillet, sang-froid ou à chaud ? Prémédité ou invévitable ? Ecriture vive, incisive, souffle court, qui ondule au rythme des coups de hachettes. La prochaine fois, avant de vous asseoir à table, vérifiez bien qu'aucune araignée ne traîne non loin de vous, vous risquez d'en attraper une au plafond (de hachette, pas d'araignée).

Note : 8.5/10

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