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mardi, 08 janvier 2008

Mort à crédit

Madame Vitruve, ma secrétaire, elle m'en faisait aussi la remarque. Elle connaissait bien mes tourments. Quand on est si généreux on éparpille ses trésors, on les perd de vue...Je me suis dit alors: "La garce de Vitruve, c'est elle qu'il les a planqués quelques part..." Des véritables merveilles... des bouts de légende...de la pure extase... C'est dans ce rayon-là que je vais me lancer désormais... Pour être plus sûr je trifouille le fond de mes papiers... Je ne retrouve rien... Je téléphone à Délumelle mon placeur; je veux m'en faire un mortel ennemi... Je veux qu'il râle sous les injures... Il en faut pour le cailler!... Il s'en fout! Il a des millions. Il me répond de prendre des vacances... Elle arrive enfin, ma Vitruve. Je me méfie d'elle. J'ai des raisons fort sérieuses. où que tu l'as mise ma belle oeuvre? que je l'attaque comme ça de but en blanc.

J'en avais au moins des centaines de raisons pour la suspecter...

La fondation Linuty c'était devant le ballon en bronze à la Porte Pereire. Elle venait là me rendre mes copies, presque tous les jours quand j'avais fini mes malades. Un petit bâtiment temporaire et rasé depuis. Je m'y plaisais pas. Les heures étaient trop régulières. Linuty qui l'avait créée c'était un très grand millionnaire, il voulait que tout le monde se soigne et se trouve mieux sans argent. C'est emmerdant les philanthropes. J'aurais préféré pour ma part un petit business municipal... Des vaccinations en douce... Un petit condé de certificats... Un bain douche même... Une espèce de retraite en somme. Ainsi soit il. Mais je suis pas zizi, ni franc-Maçon, ni normalien, je sais pas me faire valoir, je baise trop, j'ai pas la bonne réputation... Depuis quinze ans, dans la zone, qu'ils me regardent et qu'ils me voient me défendre, les plus résidus tartignolles, ils ont pris toutes les libertés, ils ont pour moi tous les mépris. Encore heureux de ne pas être viré. La littérature ça compense. J'ai pas à me plaindre. La mère Vitruve tape mes romans. Elle m'est attachée. "Ecoute! que je lui fais, chère Daronne, c'est la dernière fois que je t'engueule!... Si tu ne retrouves pas ma Légende, tu peux dire que c'est la fin, que c'est le bout de notre amitié. Plus de collaboration confiante!... Plus de rassis!...Fini le tutu!... Plus d'haricots!..."

Elle fond en jérémiades. Elle  est affreuse en tout Vitruve, et comme visage et comme boulot. C'est une vraie obligation. Je la traîne depuis l'Angleterre. C'est la conséquence d'un serment...

Extrait de "Mort à Crédit" de Céline  (Gallimart 1936).

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