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vendredi, 09 avril 2010

Le réfectoire un soir et une piscine sous la pluie

le réfectoire.jpg
J'avais pris des tas de notes, tout au long de la lecture des deux récits, et puis j'ai eu envie de jeter ces notes par la fenêtre, et de ne faire appel qu'à la mémoire, aussi peu fiable puisse-t-elle être, parfois. Ou même souvent. Car entrer dans une histoire de Yoko Ogawa, c'est risquer de n'en pas revenir. Du moins pas en entier. Quelque chose qui se serait égaré, dans le vent, entre les branches d'un arbre, dans la fumée d'un thé brûlant. Entre deux pages, deux lignes, deux lettres. Et encore une fois, je me suis un peu perdue. J'ai tout oublié, et presque tout réappris, ou alors c'était tout autre chose.


brume-st-suliac.jpg"La brume s'est éloignée en ondulant doucement. Elle était d'une pureté transparente et n'avait rien du brouillard épais qui pesait sur le paysage. Il me semble qu'il aurait suffi de tendre la main pour avoir la sensation d'en toucher le voile frais et délicat".
A chaque fois que la narratrice évoque la brume, ou la pluie, ou le soleil qui s'ennuage, j'ai cette sensation d'un lever ou d'un "tomber" de rideau. D'un récit fluide et pourtant divisé en actes. Actes imposés par les éléments naturels, indépendamment de l'humain, devenu presque artificiel.
Oui, voilà. Une scène, dont le jardin est "triste et solitaire", où tout est "tranquillement mouillé", où les silences passent "en coup de vent". Ou bien une digue, non loin de laquelle un réfectoire ressemble à une piscine sous la pluie. Sur laquelle les souvenirs se promènent, virevoltent un instant, et puis se jettent à l'eau, emportés loin par les "vagues chaleureuses et infatigables de la mer au printemps". Sourire aussi fragile qu'une fleur de cerisier.Japon4.jpg

C'est un peu ici, et là-bas, partout et nulle part à la fois. Le rêve, c'est comme la brume, il n'a pas de patrie. Brume, dans laquelle le temps semble se condenser, se diluer, et s'égarer. Une dimension à part entière, dans laquelle début et fin s'entrelacent, danse éternelle d'hier et de demain. Le rythme se défait de son carcan et vit par lui-même, pour lui seul, pour nous tous. Il résonne dans le vide, comme dans la plénitude. Les contours s'estompent, se redessinent, l'illusion s'emmêle à la réalité, la fragilise, ou la renforce, c'est comme on veut.

Ici, ce sont les saisons, qui ont un parfum douceâtre et entêtant, le thé, qui raconte des histoires. Ce sont les chagrins, les larmes et la douleur, qui adoucissent un costume. La mort est dans un flacon d'alcool de pharmacie. Et les conversations sont sans déchet. Ou bien superflues.

Adiantum_capillus_veneris___24_04_2004_1.jpgBien sûr il y a d'horribles choses, une plante qui tue les lions, des femmes dont la graisse déborde de leurs manches, et qui écrasent les pommes de terre avec leurs bottes en caoutchouc. Et d'autres encore. Mais comme le reste, elles se perdent, dans la brume, dans la fumée d'un thé brûlant, qui ne refroidit jamais, dans la pluie, qui éclabousse l'eau de la piscine.

C'est un monde, dans lequel nous ne sommes pas, ou presque, puisque nous sommes dans un autre. Un long rêve, une éphémère réalité. Faut-il choisir...

 

Note : 08/10

Commentaires

Je n'avais pas lu ton commentaire avant le bouquin, mais le même paragraphe sur la brume a fait "tilt". Je l'ai relu trois fois avant d'aller plus loin, ... parce que c'était beau, bien plus que la grisaille qu'il y avait ce jour là.
Le passage sur les cuisines est fascinant, car je me suis laisser aller à adopter les émotions de son narrateur: d'abord sereinement satisfait par l'ordre simple et rassurant du réfectoire, puis écœuré par les diverses étapes de fabrication du petit beignet de crevette lorsqu'il nous amène en cuisine, et enfin encore plus surprenant, fasciné par la poésie de l'ensemble du cycle, quelques répugnantes qu'en soient les étapes (oserais-je "de la mer à la merde" ?), comme un gosse restant à contempler un fourmilière sans suivre une fourmi en particulier.

Écrit par : jacques-olivier | dimanche, 23 mai 2010

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