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mardi, 10 août 2010

Une éducation libertine

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"Car Etienne, non content de le réduire au néant, l'avait confiné à ce rôle de divertissement charnel, éclipsant ainsi sa personnalité. C'est que je n'en ai pas, pensait Gaspard. Je suis une enveloppe, un paquet de chair et d'os sans autre contenu qu'un amas d'organes voué à me maintenir en vie. Suis-je en vie? se demandait-il ensuite. Rien ne paraissait moins certain, il pouvait à tout instant se liquéfier sur sa couche, disparaître."
Sur sa couche, ou celle d'autres hommes. Sur lesquelles il détestait être, grâce auxquelles il parvenait à "s'élever."


Mais la fange qui retient son âme au sol est épaisse. Celle-là même que le père lui f'sait littéralement bouffer, là-bas, à Quimper, celle-là même qui l'embourbe, dès son arrivée à Paris, mais surtout, celle qui coule dans ses veines, qui suinte par tous ses pores, comme la misère et la crasse suintent des murs, jetées chaque matin par les fenêtres, s'écrasent aux pieds rarement chaussés des passants, s'engouffrent dans les caves, infiltrent la terre et retournent au Fleuve, qui abreuve la ville. Gaspard assiste à la déchéance des corps, aux filles de joie vérolées les pieds dans le sang des Abattoirs, entend la morsure des puces se repaissant des chairs défraîchies dès la naissance. Gaspard découvre le Paris qui gronde, qui vomit, qui fermente, la Seine qui draine le sang bleu, la gangrène de la noblesse, les foetus flétris. La chaleur et le froid échauffent les esprits, refroidissent les coeurs. Etienne de V. en fera de même, avec Gaspard. Le rendra esclave de son passé, du besoin de s'en défaire, surtout. Gaspard n'aura de cesse de se prouver qu'il n'a plus rien à voir avec ce bouseux breton, d'apprendre que pour devenir "quelqu'un" il faut n'être plus personne. Il apprendra l'ennui, le mépris, l'indifférence, sous les mains desséchées des hommes plus que riches, dans la luminosité douce-amère d'un feu de cheminée. Mais plus il s'immisce dans la haute société, et plus Quimper s'inscrit dans sa chair, au-delà des morsures amoureuses, s'accroche aux viscères, s'insinue dans les haleines fétides et argentées des salons. Humilié de naissance, l'estime de soi lui est inaccessible, presque taboue. Emma, peut-être, aura interpellé un dernier tressaillement d'humanité. Ou alors c'est juste l'antagonisme de leurs conditions qui aura flatté le jeune homme.

Un Sade poétique, un Zola dévergondé, un Jardin des Supplices citadin à l'aube de la Révolution. Il y a de la matière, dans ce roman, et pas forcément celle vautrée dans les draps de la Seine. Les images, les comparaisons tissent un réseau dense, complexe et mouvant. Oui, il y a peut-être quelques lourdeurs de vocabulaire, quelques répétitions, quelques tourments un peu trop longuements décrits, mais il fallait bien ça pour s'éloigner des relents suffocants, et pouvoir (tenter de) reprendre son souffle.

Note : 8,5/10

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