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jeudi, 21 mars 2013

"Ainsi fond, fond, fond, la petite marionnette" ( Baudelaire - 4ème jour)

139444_6750.jpgAlors qu'il s'engageait sur une grande avenue, passait devant la pharmacie, une voix, provenant sûrement des petits hauts-parleurs installés aux quatre coins des rues, se fit entendre :

"La sottise, l'erreur, le péché, la lésine,
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Et nous alimentons nos aimables remords,
Comme les mendiants nourrissent leur vermine."*


Etrange, on aurait dit la voix du père Boniface.. non, non, impossible.. une voix qui ressemble c'est tout.. Peut-être un comédien, vu que c'est la journée mondiale de la poésie.. Alors, pourquoi pas, un peu de culture, ça ne peut faire de mal... Il s'arrêta quelques mètres plus loin à hauteur d'une mercerie, et s'apprêta à traverser, quand la voix se fit entendre à nouveau :

"C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !
Aux objets répugnants nous trouvons des appas ;
Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas,
Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.
"*

Ils y vont un peu fort tout de même, les poètes d'aujourd'hui. Ils deviendraient presque aussi provocateurs que certains présentateurs d'émissions de télévision, ou même que la nouvelle génération d'acteurs de réalité éphémère. Jusqu'à quand pourra-t-on considérer cela comme de l'art... ?

Il traversa, s'apprêta à ouvrir la porte du bar-tabac :

"Serré, fourmillant, comme un million d'helminthes,
Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,
Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.
"*

Ils exagèrent, là.. pensent-ils aux jeunes enfants déambulant dans le quartier ? Ah, les bureaux de la police municipale sont juste à côté, peut-être pourra-t-on me renseigner..

A peine était-il entré que l'étrange litanie se fit de nouveau entendre :
Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie,
N'ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins
Le canevas banal de nos piteux destins,
C'est que notre âme, hélas ! n'est pas assez hardie.
*

Excusez-moi, bonjour Monsieur l'agent, pourriez vous me renseigner quant au... Mais l'agent ne releva pas la tête, ne sembla même pas s'apercevoir de la présence de notre homme.

- Ah bravo le service public ! C'est honteux, vraiment ! De mon temps jamais ça n'aurait été possible. Appelez-moi votre supérieur !
Mais personne ne sembla remarquer sa présence, chacun vaquait à ses occupations, allait, venait, un dossier ou une tasse de café à la main, passant à côté de lui, le frôlant, sans jamais poser un regard sur lui.

Outré, notre homme sortit, plus remonté encore, et se dirigea de pied ferme vers la mairie, (le maire étant un bon ami), où il comptait bien faire valoir ses droits !

Une affiche collée vite fait à un lampadaire vantait l'installation prochaine d'un cirque (est-ce bien nécessaire?) aux abords de la ville, avec des numéros à couper le souffle, et...
parmi les chacals, les panthères, les lices,
Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
Dans la ménagerie infâme de nos vices,


Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !
Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde ;
*

- Stop ! Ça suffit ! Arrêtez ! Qui êtes-vous ! Qui vous a donné le droit de dire de telles horreurs ! Et vous Madame, ça ne vous choque pas, ce qu'il dit ?? Vous trouvez ça normal ??

Pour toute réponse elle lui adressa un regard vide, un regard mort, tourna la tête, et continua son chemin, d'une démarche robotisée..
- Mais qu'est-ce qui s'passe là ! Est-ce que quelqu'un m'entend ?? Est-ce que vous me voyez? Eh oh ! Je suis là !!" Il criait, agitait les bras, mais rien n'y faisait, personne ne se retournait, personne ne lui prêtait attention, personne ne semblait entendre l'infâme discours...
Soudain il pensa  à sa femme, accéléra le pas, détourna les yeux en passant devant l'enseigne abhorrée d'un magasin de jouets pour adultes :
- Ô vierges, ô démons, ô monstres, ô martyres,
De la réalité grands esprits contempteurs,
Chercheuses d'infini, dévotes et satyres,
Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs**

- Ahhhhh ! Ça suffit ! Il se boucha les oreilles, se hâta jusqu'à la station de métro la plus proche, commença à descendre les marches...

"Descendez, descendez, lamentables victimes,
Descendez le chemin de l'enfer éternel !
Plongez au plus profond du gouffre, où tous les crimes,
Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,

Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d'orage.
Ombres folles, courez au but de vos désirs ;
Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.

Loin des peuples vivants, errantes, condamnées,
A travers les déserts courez comme les loups ;
Faites votre destin, âmes désordonnées,
Et fuyez l'infini que vous portez en vous !***

La voix semblait plus puissante, plus perçante, elle s'insinuait, glissait entre ses doigts, forçait le passage des conduits auditifs, à moins que...

- Noooon ! Laissez-moiii ! Je n'ai rien fait !! Pourquoi vous en prenez-vous à moi !! Pitié... Ahhh Seigneur, aidez-moi !!

Il se précipita hors de la bouche fielleuse et puante du métro, traversa sans regarder la chaussée pavée de bonnes intentions, courut jusqu'à l'église, faillit tomber en pénétrant la douce obscurité, se rua vers le prêtre recueilli au premier rang, tomba à genoux, lui attrapa le bras :

- Pitié, mon Père, aidez-moi... il...

L'homme pur releva la tête, la tourna vers celui qui avait troublé ses prières, et lui dit :

Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
Sont un écho redit par mille labyrinthes ;
C'est pour les cœurs mortels un divin opium !****

 - Noooooonnnn !

A cet instant, à genoux, notre unique et fidèle auditeur n'opposa plus aucune résistance. Obéissant à la voix omniprésente, omnisciente qui résonnait il se releva, lentement, se dirigea vers la sacristie, trouva l'escalier qui mène aux coursives,

" Ô cerveaux enfantins !
Pour ne pas oublier la chose capitale,
Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherché,
Du haut jusques en bas de l'échelle fatale,
Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché"

grimpa sur le rebord,
"L’Humanité bavarde, ivre de son génie,
Et, folle maintenant comme elle était jadis,"

leva les bras, et se laissa tomber en
Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie :
" Ô mon semblable, ô mon maître, je te...*****


- Henri-Paul, Henri-Paul ! Calmez-vous ! Vous avez fait un cauchemar, allons, allons, tout va bien... Tenez, buvez un peu d'eau, vous êtes ruisselant, il faut vous hydrater.. Ce que vous êtes pâle tout de même.. On dirait que vous avez vu le Diable en personne....

(* : extraits de Au lecteur
** : extrait de Femmes damnées I
*** : extrait de Femmes damnées II
**** : extrait de Les phares
***** : extrait de Le voyage )

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