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mercredi, 03 avril 2013

Le ménage à trois c'est une question d'habitude ( Sully Prudhomme - 2ème jour)

littérature,livre,poésie,poème,sully prudhomme,l'habitude- Délicieuses ces petites madeleines, Marie-Bernadette, vos doigts de fée ont encore fait des « miracles » culinaires, si vous me permettez !
- Merci mon Père, mais c'n'est pas grand chose, vous savez..
- Allons, allons, ne soyez pas toujours si modeste, nous sommes entre nous, profitons-en, ah ah ! Oh.. mais vous n'avez pas l'air dans votre assiette (par contre votre madeleine y est toujours.. vous permettez... ?... merci). Quelque chose vous tourmente n'est-ce pas ?


- Oui, mon Père, en effet.. enfin.. pas exactement.. C'est Henri-Paul, qui semble tourmenté...
- C'est vrai qu'il avait mauvaise mine, dimanche matin.. vous avez vu le docteur ?
- Oui oui, mais il n'a rien.. Physiquement du moins. Il a fait un « check-up », comme ils disent, et les analyses n'ont rien décelé.
- Ah, c'est une bonne chose déjà !
- Oui.. c'est ce que je me suis dit.. J'ai pensé à une fatigue passagère, au temps qui passe, ce genre de chose..
- Ah oui, Marie-Bernadette, nous ne rajeunissons pas, mais n'ayons crainte, la vie éternelle nous attend !
- Je sais mon Père, je sais.. Mais on dirait qu'Henri-Paul l'a oublié, ces derniers jours...
- L'autre jour, je lui ai fait des cailles farcies, son plat préféré, il n'y a même pas touché... Nous fêtions nos noces de perle mon Père, ce n'est pas rien tout d'même !
- C'est beau, Marie-Bernadette, c'est beau !
Pour l'occasion, je lui avais écrit un poème...
- Quelle délicieuse idée, je suis certain qu'il l'aura apprécié à sa juste valeur, vos poésies sont aussi délicieuses que vos madeleines .
- Il a pris la feuille, l'a lue, l'a reposée, a plongé ses yeux dans les miens...
- Des yeux admiratifs je suppose !
- Mon Père, ses yeux étaient vides.. les yeux de mon Henri-Paul étaient vides ! Il m'a regardée sans me voir !
- Vous aurez sans doute mal interprété Marie-Bernadette, parfois, dans l'intimité, nous nous laissons aller à quelque péché d'orgueil (je suis parfois très fier d'une homélie) et attendons de l'autre qu'il reconnaisse notre talent à la hauteur de celui-ci..
- Mais, mon Père, Henri-Paul n'a jamais manqué un anniversaire, une fête, patronale ou sacrée, en trente ans, jamais ! Il a toujours adoré les cailles farcies, il m'a toujours complimenté sur ma cuisine, il posait chaque jour une fleur coupée de son jardin sur la table de la salle à manger, tous les jours après le déjeuner nous faisions le tour du quartier pour digérer, nous prenions le thé, en rentrant, avant d'entamer une partie de scrabble.
- Un esprit sain dans un corps sain !
- Et là, dans ses yeux, je n'y voyais plus rien, mon Henri-Paul semblait éteint.. Il n'y a guère que le lundi soir, qu'il s'anime un peu.. . Qu'arrive-t-il à mon Henri-Paul, mon Père, je suis très inquiète.. Il se lève la nuit, reste des heures assis dans son jardin.. la journée c'est à peine s'il me voit, s'il m'entend.. Il lui arrive aussi de se réveiller en hurlant, blanc comme un linge, comme si, pardonnez-moi mon Père, comme s'il avait vu le Diable en personne..
- Signez-vous vite, Marie-Bernadette, n'attirons pas le mauvais esprit !
- Oui, mon Père, pardon, je.. je suis confuse..
- Je n'en suis pas sûr, Marie-Bernadette, mais d'après ce que vous me racontez, il semblerait que votre mari soit... comment vous dire..
- Oh mon Dieu !
- Allons allons Marie-Bernadette n'invoquez pas le Seigneur à chaque phrase, et laissez-moi finir, je vous prie
- Oui, pardon, mon Père, c'est l'émotion, c'est que.. c'est que je n'ai jamais vu mon Henri-Paul ainsi..
- Il arrive que certains couples, sans s'en rendre compte, finissent par faire ménage à trois..
- Mon Père ! Comment pouvez-vous dire une chose pareille ! Je n'en crois pas mes oreilles ! j'ai toujours aimé mon mari comme il fallait ! nous sommes des personnes instruites et raisonnables, la perversion n'a jamais franchi le seuil de cette maison !
- Marie-Bernadette je vous en conjure, laissez-moi finir.. La perversion n'a jamais pu entrer ici non.. mais...
L'habitude est une étrangère
Qui supplante en nous la raison :
C'est une ancienne ménagère
Qui s'installe dans la maison.

 

- Nous n'avons jamais eu de femmes de ménage ici, c'est contre nos principes, vous le savez..
- Taisez-vous !! Et écoutez !
Elle est discrète, humble, fidèle,

Familière avec tous les coins ;
On ne s'occupe jamais d'elle,
Car elle a d'invisibles soins :

Elle conduit les pieds de l'homme,
Sait le chemin qu'il eût choisi,
Connaît son but sans qu'il le nomme,
Et lui dit tout bas : "Par ici."

Travaillant pour nous en silence,
D'un geste sûr, toujours pareil,
Elle a l’œil de la vigilance,
Les lèvres douces du sommeil.

Mais imprudent qui s'abandonne
A son joug une fois porté !
Cette vieille au pas monotone
Endort la jeune liberté ;

Et tous ceux que sa force obscure
A gagnés insensiblement
Sont des hommes par la figure,
Des choses par le mouvement.(*)

- ...Mon Père.. vous... vous voulez dire que mon Henri-Paul me trompe avec une femme de ménage ?
- Non.. Marie-Bernadette.. je vous parle de lassitude, de routine..
- Henri-Paul s'ennuie ? Mais.. il me l'aurait dit, nous parlons beaucoup.. enfin.. nous parlions.. Ah.. merci mon Père, me voilà soulagée ! Je m'attendais à pire ! Eh bien je sais ce qu'il me reste à faire !
- C'est très bien ça, Marie-Bernadette, c'est très bien ! Qu'avez-vous donc prévu ?
- Eh bien je crois qu'il est grand temps de ranger le scrabble au fond du placard !
- Excellente idée, Marie-Bernadette, excellente idée, même si une petite partie de temps en temps ne fait de mal à personne !
- Non non, il faut casser la routine, mon Père, vous avez raison ! Et, pour « mettre la routine dehors », nous allons commencer ce puzzle de cinq mille pièces acheté il y a quelques années, représentant la chapelle Sixtine !

(* : L'habitude)

 

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