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jeudi, 22 octobre 2015

Les ennemis de la vie ordinaire

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"peut-être que si on écrit on se surveille mieux. on essaie de se tenir pour pas avoir le coeur crevé à lire le lendemain je me suis fait un fix, deux fix, trois fix et ça va vraiment pas mieux, je douille. peut-être que ça cadre, un journal, ça permet de se fixer des adjectifs, alors pourquoi pas"


Rien ne va plus avec Gunter. Seul, en soi, avec la roulette, avec sa baraka. Il flambe sec, domine la table, gagne puis perd. Il pue, sueur, vomi, rage. Il faut partir. Changer. Ou se flinguer, tiens. Vite fait. En finir. Pionce de l’aube au crépuscule, quand il ne joue pas, guette une improbable envie dans sa  chambre, coincé entre ses lunettes de soleil et son masque de nuit.
Paco, lui, est dopé aux endorphines, à la douleur, aux fractures. Commence toujours en force, aime aller au-delà du possible, toujours. Fou, heureux d’être fou. Il court il court, le cher homme, quitte à en perdre Hélène, ou une jambe.
Jean-Charles, c’est le sosie de François, le pape, pas le chanteur. L’ovale de son visage réunit le ciel et la terre, avec, comme le péché au milieu de la figure, un nez trop poudré pour être honnête. Et lorsque la coke bénite et très pure pénètre les voies nasales du curé JC, le voilà qui DEVIENT Jésus, et bénit ses ouailles, en slip kangourou. Toutes les lignes mènent en enfer, c’est bien cul nu..
Mariette partage, avec JC, une certaine Passion du Christ, côté stigmates. Veines crucifiées par les piqûres (mais pas d’épines), Infections Variées Non Identifiées, le tout surmonté d’un visage d’ange et d’une gorge généreuse en liberté à peine surveillée sous un t-shirt noir gothique. Une miraculée. Elle ne vit que pour ses fix. Sans les commissions.
Damien, lui, est un lit-terreur. Obsédé textuel, moliériste hors paire de boules de geisha, il possède un nain pas faux man dans la fosse qui lui souffle des répliques de Dom Juan pendant qu’il revêt ses tenues de con battant, quand il n’est pas penché sur la rédaction de longs chapitres intitulés « Stupeur du Trou, Splendeur du Trou », « Juter, éponger, ou le Mythe de Zizyphe ». A une fâcheuse tendance à confondre une étudiante en Lettres et une Justine alerte.
Mylène remplit ses placards de sacs cartonnés barrés de marques de luxe, remplis de merveilles, smokings boléros robes de cocktail. Toujours pressée de tout acheter, elle transpire, suffoque, hirsute. Fort minable. C’en est Stromae. Une ritournelle virevolte dans sa tête comme un bourdon en quête d’un « gentil coquelicot, madame ». Elle aussi voudrait tout arrêter. Saladier, cachets, mortier.
Elisabeth, il l’aimait comme un fou : un mot tendre, un poème, un sonnet chaque matin. C’est la vodka, aujourd’hui, qui la remplit de vers. Ou ce même homme, qui lui fourre maintenant un entonnoir rouge en plastique dans le gosier pour y faire couler à flots le champagne, devant les invités.  Alcoolisée, elle rêve d’un fusil un garrot un merlin un trident, vite, qu’on le décapite l’écartèle l’empale l’écorche.. Et puis elle tombe, non loin du lit qu’à présent il conjugue à d’autres temps, beaucoup plus jeunes.

« En organisant la rencontre de mes buveurs et cocaïnomanes, mes sex-addict et mes acheteuses compulsives, je les fais sortir de leur ghetto, et c’est urgent car ce ghetto est leur honte, et cette honte est ce qui les précipite dans leur descente aux enfers.
Mon credo : tous les addicts qui décident de participer à un groupe de parole ont déjà touché le fond et sont prêts pour l’aventure de l’abstinence. Ils ont tous des stratégies. Toutes sont différentes. Leur entraide sera du jamais vu. Moi, je les mets en synergie. J’attends des résultats époustouflants.
 »

Voilà ce qu’elle se dit, Clarisse, la « psychothérapute », qui ne veut plus donner de Subutex à Mariette, qui, selon Elisabeth,  « se contente de dérouler une routine de suivi médico-socio-truc, de tripoter vaguement l’inconscient-l’Œdipe-le-petit-e », se dit qu’elle va pouvoir soigner chaque addiction en les mélangeant toutes. Seulement,  les addictions, contrairement aux soldes, réductions et autres offres promotionnelles (dont Mylène se fout carrément, en fait), peuvent se cumuler…

Résultat ? On se retrouve dans « une sorte d’abbaye de Thélème post-moderne dont la devise est « Fay ce que tu voudras », où chacun peut se piquer, se droguer, forniquer à sa guise ». Où l’on peut voir une Pocahontas se transformer en Joséphine (pas l’ange-gardien, plutôt l’ange gardé), un « Pap Pap’à nous » développer la Blaise stratégie et plumer tout Saint-Denis, un impie découvrir une délicieuse Trinité, un chien se faire kidnapper par un évêque, une femme tenter d’adopter un mec en ligne…
Les opiniâtres sont les sublimes, et certains plus que d’autres, les ennemis de la vie ordinaire. Et pas des épaves. Même si, des fois, on se sent comme une « plus rien ».
Une histoire d’échecs, de réussites, de « je », en somme ; un coup de poker psychobordélique entre deux extases « cantiques ». Une histoire d’individus qui deviennent un groupe. Une histoire d’amis, presque. Avec un peu d’amour, aussi. « Mais chut : l’amour est un cristal qui se brise en silence. »

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