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mardi, 12 février 2008

Perdre juste assez d'âge

"Perdre juste assez d'âge
juste assez d'un regard
pour le temps d'un poème
le tien, car un poème
ne saurait porter sur lui
destinataire inconnu
un poème s'offre
il ne se lit pas, il se boit
il se danse sur des distances
qui n'ont que les joncs pour balises"

Thierry Maricourt

mercredi, 06 février 2008

La beauté se quitte

"La beauté se quitte, s'oublie sur le champ, meurt à un autre commencement, et elle n'en connaît ni l'issue ni la source. Elle avance gorge nouée au silence, éblouie, fracassée par l'issue qui recule, inépuisée, impalpable, et ce qui l'abat, l'élève tout autant."

D. Sampiero, extrait de Sainte horreur du poème.

jeudi, 31 janvier 2008

la solitude de l'écriture

"La solitude de l'écriture c'est une solitude sans quoi l'écrit ne se produit pas, ou il s'émiette exsangue de chercher quoi écrire encore. Perd son sang, il n'est plus reconnu par l'auteur. Et avant tout il faut que jamais il ne soit dicté à quelque secrétaire, si habile soit-elle, et jamais à ce stade là donné à lire à un éditeur."

 Marguerite Duras, extrait de "Ecrire".

vendredi, 25 janvier 2008

Elégie à une Dame

" Si votre doux accueil n'eût consolé ma peine,
Mon âme languissait, je n'avais plus de veine,
Ma fureur était morte, et mes esprits couverts
D'une tristesse sombre avaient quitté les vers. "

 

Théophile de Viau

mardi, 22 janvier 2008

Au bord de la mer

La lune de ses mains distraites
A laissé choir, du haut de l'air,
Son grand éventail à paillettes
Sur le bleu tapis de la mer.

Pour le ravoir elle se penche
Et tend son beau bras argenté ;
Mais l'éventail fuit sa main blanche,
Par le flot qui passe emporté.

Au gouffre amer pour te le rendre,
Lune, j'irais bien me jeter,
Si tu voulais du ciel descendre,
Au ciel si je pouvais monter !

Théophile Gautier

mardi, 15 janvier 2008

Petites misères d'hiver

Pour compenser un peu le temps qu'il fait (car je ne sais pas chez vous, mais par chez moi, c'est avis de tempête déclaré) :

Vers les libellules
D'un crêpe si blanc des baisers
Qui frémissent de se poser,
Venus de si loin, sur leurs bouts cicatrisés,
Ces seins, déjà fondants, ondulent
D'un air somnambule...

Et cet air enlise
Dans le défoncé des divans
Rembourrés d'eiders dissolvants
Le Cygne du Saint-Graal, qui rame en avant !
Mais plus pâle qu'une banquise
Qu'Avril dépayse....

Puis, ça vous réclame,
Avec des moues d'enfant goulu,
Du romanesque à l'absolu,
Mille Pôles plus loin que tout ce qu'on a lu !....
Laissez, laissez le Cygne, ô Femme !
Qu'il glisse, qu'il rame,

Oh ! que, d'une haleine,
Il monte, séchant vos crachats,
Au Saint-Graal des blancs pachas,
Et n'en revienne qu'avec un plan de rachat
Pour sa petite soeur humaine
Qui fait tant de peine....

Jules Laforgue (in Des fleurs de bonne volonté)

samedi, 12 janvier 2008

Sonnet : Se voir le plus possible...

Se voir le plus possible et s'aimer seulement,
Sans ruse et sans détours, sans honte ni mensonge,
Sans qu'un désir nous trompe, ou qu'un remords nous ronge,
Vivre à deux et donner son coeur à tout moment ;

Respecter sa pensée aussi loin qu'on y plonge,
Faire de son amour un jour au lieu d'un songe,
Et dans cette clarté respirer librement -
Ainsi respirait Laure et chantait son amant.

Vous dont chaque pas touche à la grâce suprême,
Cest vous, la tête en fleurs, qu'on croirait sans souci,
C'est vous qui me disiez qu'il faut aimer ainsi.

Et c'est moi, vieil enfant du doute et du blasphème,
Qui vous écoute, et pense, et vous réponds ceci :
Oui, l'on vit autrement, mais c'est ainsi qu'on aime.

Alfred de Musset (in Poésies Nouvelles)

mardi, 08 janvier 2008

Mort à crédit

Madame Vitruve, ma secrétaire, elle m'en faisait aussi la remarque. Elle connaissait bien mes tourments. Quand on est si généreux on éparpille ses trésors, on les perd de vue...Je me suis dit alors: "La garce de Vitruve, c'est elle qu'il les a planqués quelques part..." Des véritables merveilles... des bouts de légende...de la pure extase... C'est dans ce rayon-là que je vais me lancer désormais... Pour être plus sûr je trifouille le fond de mes papiers... Je ne retrouve rien... Je téléphone à Délumelle mon placeur; je veux m'en faire un mortel ennemi... Je veux qu'il râle sous les injures... Il en faut pour le cailler!... Il s'en fout! Il a des millions. Il me répond de prendre des vacances... Elle arrive enfin, ma Vitruve. Je me méfie d'elle. J'ai des raisons fort sérieuses. où que tu l'as mise ma belle oeuvre? que je l'attaque comme ça de but en blanc.

J'en avais au moins des centaines de raisons pour la suspecter...

La fondation Linuty c'était devant le ballon en bronze à la Porte Pereire. Elle venait là me rendre mes copies, presque tous les jours quand j'avais fini mes malades. Un petit bâtiment temporaire et rasé depuis. Je m'y plaisais pas. Les heures étaient trop régulières. Linuty qui l'avait créée c'était un très grand millionnaire, il voulait que tout le monde se soigne et se trouve mieux sans argent. C'est emmerdant les philanthropes. J'aurais préféré pour ma part un petit business municipal... Des vaccinations en douce... Un petit condé de certificats... Un bain douche même... Une espèce de retraite en somme. Ainsi soit il. Mais je suis pas zizi, ni franc-Maçon, ni normalien, je sais pas me faire valoir, je baise trop, j'ai pas la bonne réputation... Depuis quinze ans, dans la zone, qu'ils me regardent et qu'ils me voient me défendre, les plus résidus tartignolles, ils ont pris toutes les libertés, ils ont pour moi tous les mépris. Encore heureux de ne pas être viré. La littérature ça compense. J'ai pas à me plaindre. La mère Vitruve tape mes romans. Elle m'est attachée. "Ecoute! que je lui fais, chère Daronne, c'est la dernière fois que je t'engueule!... Si tu ne retrouves pas ma Légende, tu peux dire que c'est la fin, que c'est le bout de notre amitié. Plus de collaboration confiante!... Plus de rassis!...Fini le tutu!... Plus d'haricots!..."

Elle fond en jérémiades. Elle  est affreuse en tout Vitruve, et comme visage et comme boulot. C'est une vraie obligation. Je la traîne depuis l'Angleterre. C'est la conséquence d'un serment...

Extrait de "Mort à Crédit" de Céline  (Gallimart 1936).

vendredi, 28 décembre 2007

La Solitude

Un gazetier philanthrope me dit que la solitude est mauvaise pour l'homme; et à l'appui de sa thèse il cite, comme tous les incrédules, des paroles des Pères de l'Eglise.

Je sais que le Démon fréquente volntiers les lieux arides, et que l'esprit de meurtre et de lubricité s'enflamme merveilleusement dans les solitudes. Mais il serait possible que cette solitude ne fût dangereuse que pour l'âme oisive et divagante qui la peuple de ses passions et de ses chimères.

Il est certains qu'un bavard, dont le suprême plaisir consiste à parler du haut d'une chaire ou d'une tribune, risquerait fort de devenir fou furieux dans l'île de Robinson. Je n'exige pas de mon gazetier les courageuses vertus de Crusoé, mais je demande qu'il ne décréte pas d'accusation les amoureux de la solitude et du mystère.

Il y a dans nos races jacassières des individus qui accepteraient avec moins de répugnance le supplice suprême, s'il leur était permis de faire du haut de l'échafaud une copieuse harangue, sans craindre que les tambours de Santerre ne leur coupassent intempestivement la parole.

Je ne les plains pas, parce que je devine que leurs effusions oratoires leur procurent des voluptés égales à celles que d'autres tirent du silence et du recueillement; mais je les méprise.

Je désire surtout que mon maudit gazetier me laisse m'amuser à ma guise. "Vous n'éprouvez donc jamais, -me dit il, avec un ton de nez très apostolique, le besoin de partager vos jouissances?" Voyez vous le subtil envieux! Il sait que je dédaigne les siennes, et il vient s'insinuer dans les miennes, le hideux trouble fête!

"Ce grand malheur de ne pouvoir être seul!..." dit quelque par La Bruyère, comme pour faire honte à tous ceux qui courent s'oublier dans la foule, craignant sans doute de ne pouvoir se supporter eux mêmes.

"Presque tous nos malheurs nous viennent de n'avoir pas su rester dans notre chambre", dit un autre sage, Pascal, je crois, rappelant ainsi dans  la cellule du recueillement tous ces affolés qui cherche le bonheur dans le mouvement et dans une prostitution que je pourrais appeler fraternitaire, si je voulais parler la belle langue de mon siècle. 

 

 

BAUDELAIRE "petits poêmes en prose (le spleen de Paris)

mercredi, 12 décembre 2007

A table

Elle me dit qu'elle a été trop bonne d'attendre

qu'elle aurait pu avoir des amants à la pelle

mais qu'au lieu de ça, elle n'a fait que de se méprendre

jusqu'à ne plus se retrouver telle qu'elle

m'avait connu, mais ça remonte aux calendes

et que depuis elle en a soupé du fiel

que les bons moments que l'on aurait pu prendre

on les a vu passer depuis longtemps dans le ciel

 

Elle me dit que si ma tête essayait un jour de comprendre

ce qui peut bien se passer en elle

elle gonflerait sûrement jusqu'à se fendre

car je ne suis pas des plus spirituels

Et que mes amis sont bons à aller se faire pendre

qu'on est tous bons qu'à foutre le bordel

et qu'à mon âge je devrais quand même apprendre

que je n'ai pas grand chose pour moi et rien pour elle.

Elle trouve ça drôle alors elle rit. Je ris aussi, mais moi c'est les nerfs

Elle me dit que je ne suis pas fait pour surprendre

qu'on voit de loin toutes mes ficelles

et quand j'essaie parfois d'être tendre

elle voit le briquet mais pas l'étincelle

 

Elle me dit que quand elle pense elle se demande

comment elle n'a pas coulé avant une bielle

dire qu'à une époque elle me pensait capable de lui apprendre

des trucs comme qu'est-ce qui se passe au ciel

Elle trouve ça drôle alors elle rit

je ris aussi, mais moi c'est les nerfs.

dimanche, 02 décembre 2007

Le crépuscule des Idoles

Nous ne nous estimons plus assez lorsque nous nous communiquons. Ce qui nous arrive véritablement n'est pas du tout éloquent. Si les événements le voulaient, ils ne sauraient pas se communiquer eux mêmes. C'est déjà au-dessus des choses que nous pouvons exprimer par des paroles. Dans tous les discours, il y a un grain de mépris. Le langage, semble t'il, n'a été inventé que pour les choses médiocres, moyennes, communicables.

Avec le langage celui qui parle se vulgarise déjà.

- Extrait d'une morale pour sourds-muets et autres philosophes.

NIETZCHE. (extrait du crépuscule des Idoles).

vendredi, 30 novembre 2007

Les indolents

" Bah ! malgré les destins jaloux,
Mourons ensemble, voulez-vous ?
- La proposition est rare.

- Le rare est le bon. Donc mourons
Comme dans les Décamérons.
- Hi ! hi ! hi ! quel amant bizarre !

- Bizarre, je ne sais. Amant
Irréprochable, assurément.
Si vous voulez, mourons ensemble ?

- Monsieur, vous raillez mieux encor
Que vous n'aimez, et parlez d'or;
Mais taisons-nous, si bon vous semble ! "

Si bien que ce soir-là Tircis
Et Dorimène, à deux assis
Non loin de deux sylvains hilares,

Eurent l'inexpiable tort
D'ajourner une exquise mort.
Hi! hi! hi! les amants bizarres !

Paul Verlaine, in Fêtes Galantes

dimanche, 25 novembre 2007

Le Paradis blanc

Il y a tant de vagues et de fumée

Qu'on arrive plus à distinguer

Le blanc du noir

Et l'énergie du désespoir

Le téléphone pourra sonner

Il n'y aura plus d'abonné

Et plus d'idée

Que le silence pour respirer

Recommencer là où le monde a commencé

 

Je m'en irai dormir dans le Paradis blanc

Où les nuits sont si longues qu'on en oublie le temps

Tout seul avec le vent

Comme dans mes rêves d'enfant

Je m'en irai courir dans le paradis blanc

Loin des regards de haine

Et des combats de sang

Retrouver les baleines

Parler aux poissons d'argent

Comme, comme, comme avant.

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mercredi, 21 novembre 2007

La chute

buvez avec moi, j'ai besoin de votre sympathie.

Je vois que cette déclaration vous étonne.

N'avez vous jamais eu subitement besoin de sympathie, de secours, d'amitié? Oui, bien sûr. Moi, j'ai appris à me contenter de la sympathie. On la trouve plus facilement, et puis elle n'engage à rien. "Croyez à ma sympahtie", dans les discours intérieur, précède immédiatement " et maintenant, occupons-nous d'autre chose". C'est un sentiment de président du conseil: on l'obtient à bon marché, après les catastrophes. L'amitié, c'est moins simple. Elle est longue et dure à obtenir, mais quand on l'a, plus moyen de s'en débarasser, il faut faire face. Ne croyez pas surtout que vos amis vous téléphoneront tous les soirs, comme ils devraient, pour savoir si ce n'est pas justement le soir où vous décidez de vous suicider, ou plus simplement si vous n'êtes pas en disposition de sortir. Mais non, s'ils téléphonent, soyez tranquille, ce sera le soir où vous n'êtes pas seul, et où la  vie est belle. Le suicide, ils vous y pousseraient plutôt, en vertu de ce que vous vous devez à vous-même, selon eux. Le ciel nous préserve cher monsieur, d'être placés trop haut par nos amis!

Quant à ceux dont c'est la fonction de nous aimer, je veux dire les parents, les alliés (quelle expression!) c'est une autre chanson. Ils ont le mot qui fait balle; ils téléphonent comme on tire à la carabine. Et ils visent juste. Ah les Bazaine!

extrait de "la chute" de Albert Camus. gallimard, 1956.

mardi, 13 novembre 2007

Il est si tard...

Il est si tard, il fait, cette nuit de novembre,
Si triste dans mon coeur et si froid dans la chambre
Où je marche d'un pas âpre, le front baissé,
Arrêtant les sanglots sur mes lèvres, poussé
Par les ressorts secrets et rudes de mon âme !

La maison dort d'un grand sommeil, l'âtre est sans flamme ;
Sur ma table une cire agonise. Et l'amour,
Qui m'avait, tendre espoir, caressé tout le jour,
L'amour revient, armé de lanières cruelles,
Lacérer l'insensé qu'il berçait dans ses ailes.

Ô poète ! peseur de mots, orfèvre vain,
Ton vieil orgueil d'esprit succombe au mal divin !
Tu rejettes ton dur manteau de pierreries,
Et déchirant ton sein de tes ongles, tu cries
Ton immense fureur d'aimer et d'être aimé.

Et jusqu'à l'aube, auprès d'un flambeau consumé,
Et promenant ta main incertaine et glacée
A travers les outils qui servaient ta pensée,
Dans le silence noir et nu, pauvre homme amer,
Tu pleures sur ton coeur stérile et sur ta chair.

Charles GUÉRIN (1873-1907)
Recueil : Le semeur de cendres